dimanche 22 septembre 2019

Bassia, "l'appel des profondeurs"

Vieux serpent de mer de nos Assemblées Générales, le gouffre du Bassia (gouffre de Coume Bère) figurait systématiquement dans les ordres du jours de nos débats. Son déséquipement programmé depuis 2011 n'en restait cependant qu'au stade des bonnes intentions. Et puis, quelque chose clochait dans ces échanges trop vite écourtés, comme un malaise face à un travail qu'on s’apprêterait à bâcler. Il est vrai que la topographie n'avait jamais été terminée et qu'en plus, au fond, vers -450 m, une suite était envisageable. Déséquiper revenait donc à déclarer forfait face à ce qui fait l'essence même de notre activité, l'exploration. Cela n'était pas envisageable....
Début septembre, il aura suffit de quelques échanges de mails pour rassembler autour d'un projet interclubs piloté par les CDS 65 et 32, une poignée de spéléos motivés pour partager une belle expérience ne se limitant pas à un fastidieux déséquipement. Peu à peu le projet Bassia prend corps, on parle désormais de sécuriser le trou, de topographie, de photos, d'études diverses et d'exploration.

Samedi 22 septembre 2019

C'est donc dans cette perspective que nous nous retrouvons à 5 au bas de la piste forestière menant au gouffre (Gustave, Pascal, José, Sandrine et moi). L'autorisation qui nous est accordée pour emprunter la piste forestière nous permet de garer les véhicules à 10 m seulement du gouffre. C'est un luxe dont nous sommes guère habitués. Notre objectif est de revoir l'équipement, de changer éventuellement des amarrages et des cordes et, si nous le pouvons, pousser un peu plus loin la topographie.

 Devant le P.11 à -260 m
Aucun d'entre nous ne connait le trou. Mais pour ma part, je l'ai déjà parcouru par procuration il y a bien longtemps, dans les années 70. A cette époque de bleus de travail, d'éclairages bricolés et de sorties spéléo à mobylette, mon livre de chevet me transportait chaque soir dans ces Pyrénées que je ne connaissais pas encore : l'appel des profondeurs. Avec un titre comme celui-là, Jacques Jolfre ne pouvait que susciter des vocations. En tout cas, il forgea la mienne. Avant d'écrire ces lignes, j'ai exhumé cette petite perle de la collection Marabout Junior. Certes, la reliure n'a pas bien résisté aux multiples lectures et relectures et les minuscules photos en noir et blanc semblent bien désuètes comparées au flot d'illustrations en couleur qui inondent notre quotidien. Mais je voulais relire au moins une fois encore ce chapitre sur le Bassia, avant que la réalité n'efface à jamais ces images nées de mon imagination et du récit de Jolfre. Cette descente nous la ferons donc en sa compagnie, je lui dois bien ça :  

A -410 mètres dans les cascades glaciales du gouffre du Bassia...

Le gouffre étant équipé, nous n’emportons avec nous qu'un assortiment d'amarrages et de cordes pour remplacer ceux et celles qui ont mal vieilli. Après avoir posé un premier brin de corde pour atteindre l'équipement en place je commence la descente du P.50 que Jolfre avait découvert 60 années plus tôt :

"Nous y déroulâmes les échelles que nous avions amenées avec nous pour cette simple reconnaissance. Lorsque je descendis la fine échelle d'élektron, tournoyant dans le vide et les ténèbres, j'étais loin de me douter que je me balançais au-dessus d'un abîme de 410 m qui allait nécessiter 9 expéditions échelonnées sur deux années..." (A l'époque, il n'y avait pas de piste et il fallait partir à pied depuis Rebouc dans la vallée).

Au bas du puits d'entrée vers -50 m


Dans les puits d'entrée nous constatons que le matériel n'a pas trop souffert mis à part les mousquetons en alliage d'aluminium qui, pour certains, sont déjà recouverts par une bave blanche un peu inquiétante. Nous les troquons contre des maillons en acier, plus fiables, et dont l'oxydation n'altère pratiquement pas la solidité. 

Gus dans la lucarne de -45 m

Les puits s'enchainent, et nous nous répartissons le travail afin de gagner un peu de temps. Vers -70 m, nous franchissons un petit rétrécissement qui ne pose pas de problème particulier. Cependant, sur les parois, des traces de tirs témoignent que cela n'a pas été toujours le cas :

" Dimanche 6 novembre 1960 : Ce que j'ai toujours considéré comme irréalisable s'est réalisé ! La chatière a été franchie, mais au prix de quels efforts ! Durant plus de 2 heures, à tour de rôles, nous avons travaillé au marteau et au burin....
...Enfin, mon jeune compagnon, André Berrault veut tenter le franchissement. Je l'encorde parce que la chatière descend à-pic et, à cause de la pesanteur, il ne pourrait pas remonter seul... 
...Dans ce conduit rocheux, il bataille longtemps, réussit à descendre de 3 ou 4 mètres, disparaît même derrière le coude que forme cette fissure. Et d'une voix calme, il nous dira tranquillement : 
- Voilà. Ça y est. Je suis passé...
Un grand "hourra" accueille ce succès. Vite, nous lui envoyons toutes nos échelles disponibles : 50 mètres. Amarrage à une fragile stalagmite....
... La corde glisse régulièrement dans nos mains. Trente mètres filent ainsi, sans secousse. Puis, un arrêt. Simple halte de notre ami, ou fond du gouffre ? La corde s'agite et glisse à nouveau. Encore 20 mètres. Un arrêt. Notre camarade doit être au bout des échelles...
Revenu parmi nous, il nous dira : et alors, parvenu au dernier barreau, j'eus la chance d'atterrir sur un grand balcon, dans une salle plutôt, dominant un autre puits profond de 30 m environ. Les pierres que j'y jetai touchèrent le fond avec un "plouf" qui dénote l'existence d'un bassin d'eau ou d'une rivière profonde. Ça continue !"

Peu à peu le gouffre prend de l'ampleur et une belle verticale de 30 m, dont nous changeons la corde, nous dépose sur un palier en contrebas duquel on devine un bassin, mais la suite n'est pas là et il faut suivre le courant d'air dans un petit conduit incliné qui, lui aussi, a été agrandi.

 Le puits du Lac

"Novembre 1960 : A la base du deuxième puits, soit à -70 m, la chatière nous fait exécuter des séances de danses vermiculaires non sans douleurs et non sans dégâts pour nos combinaisons. Enfin, le terminus atteint précedemment par Berrault, est rejoint. Déroulant une échelle dans l'à-pic suivant, l'inconnu nous engloutit. Les parois s'écartent considérablement et forment une vaste salle dont le fond est occupé par un lac profond et vert. Mais cette salle du Lac, très belle bien que farouche et sauvage semble bien être le fond du gouffre. Le seul passage qui existe ne nous emballe guère, parce qu'un ruisseau s'y déverse...
... Raymonde (Fille de Casteret), à cause de sa sveltesse, est désignée d'office comme volontaire. Elle franchit cet étranglement - à notre plus grande joie et à la sienne aussi - et lui envoyant les 30 derniers mètres d'échelle qu'il nous reste, elle reprend, seule, la descente. Elle arrive sur le dernier barreau, suspendue dans le vide, entrevoyant le fond 10 m plus bas (puits de l'Espoir)"

Dans ce puits de l'Espoir, nous changeons encore une corde puis la suivante qui amène au bord du puits de la Douche. A partir de là le conduit change d'allure et les strates redressées à la verticale conditionnent la morphologie. Nous sommes juste au contact entre les marnes et les calcaires. Au bas de ce puits, le gouffre devient véritablement actif. Après une petite pause casse-croûte non loin de la salle à manger chère à Jolfre, nous repartons en direction du fond. 

Le puits de l'Espoir où Raymonde Casteret
s'est arrêtée en plein vide par manque d'échelle.

 Dans le puits de la douche, les marnes affleurent sur une grande partie du puits.
On distingue nettement les strates redressées à la verticale.
 
Le terminus topo est dépassé et après quelques petits puits nous n'avons plus de corde. Nous nous arrêtons donc au sommet du P. 11 à -260 m. Petite séance de topographie pour raccorder avec le terminus d'Alain et nous entamons tranquillement la remontée des puits.
La salle de Pâques sera pour la prochaine fois. Mais voici un avant goût de la suite décrite par Maxime Félix à Jacques Jolfre lors d'une exploration à 2 durant le week end de Pasques 1961 :

" J'ai débouché dans une immense salle, comme j'en ai rarement vu : 120 m de long, 40 de large et 30 de haut ; un sol déchiqueté, encombré de blocs cyclopéens. Tout en descendant cette colossal avenue, j'ai pu admirer une étonnante forêt vierge de stalagmites d'une blancheur immaculée qui contraste étrangement et de la plus heureuse façon avec l'ensemble du gouffre. Au bas de cette salle gigantesque, une nouvelle diaclase se présente. Je n'ai pas osé m'y aventurer à cause de mon photophore déficient que j'ai écrasé dans la grande chatière et qui n'éclairait que par à-coups..."

Pause casse-croûte au bas du puits de la Douche

Nous ressortons vers 17 h avec les kits remplis de cordes sans age et d'amarrages rouillés. Dans le mien il y a aussi une vieille élingue dont on se servait pour amarrer les échelles d'elektron et ramassée au bas du puits du Lac. Peut importe qui l'a abandonnée ici, mais je me plais à croire qu'il s'agit de Jolfre ou de Félix comme ce témoin que l'on se passe dans un relais et qui signifie que l'histoire ne s'arrête pas au dernier chapitre d'un livre...

 A lire sans modération ! On y parle de la Pierre, de la Coume et du Bassia.
Patrick 


Le compte-rendu de José est ici



 


8 commentaires:

  1. Bravo à cette vaillante équipe. Promis la prochaine fois j'irai jusqu'à la salle à manger.
    Super le parallèle avec J.Jolffre.

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  2. Merci Patrick et José pour vos compte-rendus.
    Patrick, si tu peux me passer le bouquin de Jolfre je suis preneur !
    J'espère que ce très beau gouffre nous réservera de bonnes surprises et... Que je pourrais bientôt vous accompagner :-)

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    1. Le livre est un peu en kit mais je te l'apporterai lors d'une prochaine virée au Bassia. Ce qui m'avait plu dans ces récits c'était ces explos en petites équipes sans tambour ni trompettes et qui préfiguraient déjà la spéléologie moderne. Bon rétablissement, Alain on compte sur toi pour les futures explos...

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  3. Superbe compte rendu, le parallèle avec l'explo de Jolfre est judicieux.

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  4. Très beau CR Patrick et très beau gouffre parait t'il: des explos très prometteuses en perspective .

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  5. Merce pour le boulot... j'espère être des vôtres la prochaine fois !

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  6. Je vois que ton expérience ne s'exprime pas seulement sous terre, c'est un très beau CR. Nous voila encore une fois sur les traces de Jolfre!

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  7. Salut à tous,
    Chainons ayant repris ce gouffre avec mon club le Spéléo Club des Baronnies, cela me fait énormément plaisir de voir enfin une reprise du Bassia. Pour y être descendu je ne sais plus combien de fois et avoir bivoiquer quatre jours dans la salle de Paques je connais ce gouffre par coeur. Une suite est très probable après la salle de Gascogne après les très grosses et très nombreuses désobs faites par le SCB pour permettre les exploratoins en mode va et viens et franchir le dernier point connu de JJ et du spéléo club de Gascogne. En effet plusieurs indices et découvertes de très gros puits ascendants mon toujours conforté de l'existence possible d'une suite.
    Nous pensions même à une traversée possible sans en connaître la sortie.
    Je reste impatient de lire vos récit d'exploration...

    Je vous souhaite la réussite dans cette belle aventure, ne lâchez pas ce projet tres prometeur!
    Erick DASTUGUE

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